Divertissement

La boîte de chocolat – conte de Noël

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Ce soir de Noël, papa Jean-Paul est triste, il est devant son sapin et regarde d’un œil distrait les bougies scintillantes et les guirlandes multicolores.
Il attend, espère, mais visiblement cette année encore, ils ne viendront pas…
Jean-Paul est veuf depuis cinq ans. Avec sa femme qu’il adorait, ils ont eu deux enfants. Deux garçons magnifiques, beaux et intelligents.
Depuis la mort de Jeannette, ses deux garçons viennent de temps en temps lui faire la conversation, un peu de ménage dans le jardin et lui apporter quelques plats cuisinés par ses belles-filles. Il aime ces moments où ses enfants s’occupent de lui.
Il est grand-père depuis peu de temps, mais ses fils font carrière et leur femme aussi, alors il les voit rarement. Quand ils seront plus grands peut-être.
Ça fait trois ans maintenant qu’il est seul à Noël, les enfants se sont acheté un chalet à la montagne et font leur réveillon là-bas. Lui, n’aime pas trop les voyages et puis de toute façon on ne lui a pas proposé.
Ses fils ne le négligent pas vraiment, mais il y a le travail, les enfants et tout le reste de la vie quotidienne. Il est victime du manque de temps en quelque sorte, mais lui, du temps il en a à revendre.
Alors il s’ennuie et même tous ses beaux souvenirs ont du mal à lui faire passer le temps.

– Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver…

Sur son petit transistor, les chansons de Noël se succèdent. Il aime ça, elles lui rappellent les réveillons d’antan avec toute sa petite famille.
Cette année, sûrement qu’ils lui réservent une surprise… Surtout qu’il a fait un léger malaise au printemps alors peut-être auront-ils peur que ce soit son dernier Noël ! Ahahah ! S’il faut mourir pour qu’ils viennent, alors mourrons !
Il écoute espérant un bruit de portière dans le jardin, mais rien, rien que le vent qui souffle et les volets qui claquent.

– Il faudrait bien que je les répare pense-t-il.

 

Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel, avec des joujoux par milliers…
C’est vrai, cette année encore il a oublié de faire des cadeaux… Mais il n’a jamais vraiment été très cadeaux, ses fils le savent de toute façon.

– S’ils viennent pour le dessert, au moins j’ai une bûche et une bouteille de champagne au réfrigérateur.

À présent, il somnole sur son fauteuil. Il n’avait pas grand appétit ce soir. Une soupe, un peu de fromage avec du pain. Bon il a fait une exception, un peu de vin…

– Mais quoi c’est Noël après tout ! Peut-être deux verres, bon.

Tout à coup le voilà bien réveillé, les oreilles aux aguets.

… Deux coups à la porte !

– Je n’ai pas rêvé, j’ai bien entendu toquer à la porte !

Il se lève et se précipite dans l’entrée, manquant même de trébucher.

– Ce serait le comble, pour une fois qu’ils viennent à Noël, de me retrouver à l’hôpital.

Il accroche un beau sourire à son visage, prend une grande inspiration et ouvre la porte.

– Bon…soir…

Personne …

Il regarde à droite, il regarde à gauche…

– Personne !

Jean-Paul baisse lentement la tête, déçu et triste.

– Le vent sans doute m’aura joué des tours.

Puis il l’aperçoit là, posée contre la marche en bois de l’escalier, toute belle avec de beaux rubans or et rouge. Il se penche et la prend dans ses mains. Elle est lourde et lisse, brillante et colorée.
Il regarde autour de lui. Personne.
Il prend la boîte, rentre chez lui et ferme la porte doucement.

Tout excité, il parle tout seul dans son salon.

– Mais qui a bien pu me déposer ce présent ? Ça ne peut pas être mes fils, ils sont en train de faire la fête. Alors qui ? La plupart de mes amis sont morts ou partis en maison de retraite loin d’ici.

Ne trouvant aucune réponse à son interrogation, il s’assoit dans son fauteuil.
Il observe la boîte de chocolat en se disant qu’il ferait bien de l’ouvrir tout de suite.

– Si ça se trouve, ce sont des gamins du quartier qui m’ont fait une farce et la boîte ne contient que des cailloux…

– Allez hop ! On verra bien.

Il prend le bout du ruban entre ses doigts et tire.
Le nœud glisse facilement. Il le pose sur la petite table à côté de son fauteuil.
D’une main, il caresse le velours rouge de la boîte.
Il ressent aussitôt une étrange sensation, comme une légère décharge électrique, mais agréable.
D’un seul coup il se sent en pleine forme.

– J’ouvre la boîte et je serai fixé. Si c’est une farce et bien j’irai me coucher. Demain il fera jour.

Entre ses deux mains, il soulève délicatement le couvercle.
Aussitôt une odeur de bon chocolat lui arrive aux narines.

– Mon Dieu se dit-il, cette odeur je la connais si bien, celle de la boîte de chocolat que maman achetait pour Noël quand j’étais petit.

Comme un enfant gourmand, il se met à respirer la boîte à plein nez.
Un délicat papier doré garde encore secret le contenu de la boîte.
Il tire sur la feuille, d’un côté, puis de l’autre…

– Magnifique !

Tous les chocolats de son enfance ! Mais aussi, ceux qu’il achetait pour sa petite famille à chaque Noël : rochers, palets d’or, truffes, muscadines, mendiants, chardons…
Il y a même les petites bouteilles en chocolat contenant du Cognac ou de l’Armagnac, qu’il buvait en cachette quand sa mère avait le dos tourné…

– Je vais commencer par ça pour m’ouvrir la gourmandise !

 

Il prend la bouteille et enlève le papier vert et or. Il croque dans le chocolat. Le délicat liquide corsé et légèrement sucré coule dans sa bouche. Il ferme les yeux de plaisir et quand il les rouvre…
Il est derrière un sapin de Noël avec sa petite bouteille à la main. Entre les branches, il aperçoit… ses parents en train de trinquer au champagne à la grande table familiale !?
Ses frères sont là aussi, assis bien sagement qui mangent de la bûche de Noël.
De revoir subitement tous ces êtres qu’il aimait et trop tôt disparus – il était le plus jeune de la famille – il sent monter en lui une bouffée d’amour et de tendresse. Toutes les sensations sont là, l’odeur du chocolat, du sapin et même celle de sa maison d’enfance.
Les larmes coulent sur son visage, larmes de joies, larmes d’amour.
Il se lève pour aller les rejoindre, pressé de les serrer dans ses bras encore une fois.

– Papa ! Maman ! C’est moi ! Votre fils ! C’est Jean-Paul ! J’arrive…

À ce moment, il sent une main le tirer brusquement et se retrouve aussitôt dans son vieux fauteuil, avec la boîte de chocolat sur les genoux.
Sous le choc et le souffle court, il essaye de comprendre ce qui vient de lui arriver.

– J’ai dû rêver, peut-être à nouveau un petit malaise. Mais c’était tellement réel…

Quand il regarde à nouveau la boîte, une envie irrésistible de croquer dans l’un des mendiants lui prend.
Tant pis se dit-il encore une fois. C’est Noël !

Et croc !

Le chocolat au lait fondant, l’odeur de noisettes torréfiées et le goût sucré des cerises confites.

– Ahhh ! Que c’est bon se dit-il

– Papa ! Papa ! Ça va ? Tu ne t’endors pas quand même ?

Jean-Paul ouvre les yeux.

– Mais que ce passe-t-il ? Ce sont mes fils. Mais ils sont tout jeunes !

– Là je n’ai plus de doute c’est le chocolat, il doit y avoir une drogue là-dedans. Et moi qui les mange sans même savoir d’où ils viennent.

– Non ! Bien sûr que non, les enfants.

– Papa tu nous as promis de nous raconter l’histoire des mendiants.

 

Passé la surprise, Jean-Paul tout ému, regarde ses deux fils comme il ne les a plus vu depuis au moins vingt ans.

– Ils sont si jeunes, si mignons. Comme je les aime… Si c’est une drogue tant pis, revoir mes enfants quel bonheur.

Il décide donc de jouer le jeu sans s’occuper de cette étrange situation.

– D’accord les enfants je vous raconte l’histoire de ces délicieux chocolats.

– Autrefois pour Noël, les artisans chocolatiers fabriquaient leurs chocolats jusqu’au dernier moment. Ils terminaient leur travail le soir du réveillon. Avant de quitter leur atelier pour aller réveillonner en famille, ils rangeaient tout.

Dans les fondoirs, il restait toujours un peu de chocolat fondu, ils y mélangeaient les restes de noisettes et de fruits confits qu’ils n’avaient pas utilisés : les abîmés, les cassés.
Ils étalaient ensuite tout le mélange dans des plaques. Une fois le chocolat durci, ils en cassaient de petits morceaux qu’ils distribuaient aux mendiants de leur quartier. D’où leur nom.

– Ouah ! Génial ! S’écrièrent les enfants.

– À cette époque, le mot compassion avait encore un sens continua Jean-Paul. Chaque personne faisait de son mieux pour donner un peu de joie le soir de Noël à ceux qui n’avaient rien.

– Quelle belle histoire de Noël papa. On pourra faire des mendiants l’année prochaine et les distribuer ?

– Si vous voulez…

Il entend un bruit de vaisselle dans la cuisine. Ça doit être ma Jeannette.
Il se lève pour aller la rejoindre. Revoir son amour après tant d’années, quelle chance !

– Jeannette ? C’est toi ma chérie ?

Il y a comme une décharge électrique dans sa tête, il ferme les yeux de douleur.
Une fois la douleur calmée, il les rouvre… Il est à nouveau dans son fauteuil avec la boîte sur ses genoux.

– Je sais que ce n’est pas raisonnable, mais je pense que je vais prendre un peu de vin pour me remettre de mes émotions.

Tout en savourant son verre de vin, il se dit que tout ce qui lui arrive est vraiment étrange, mais de n’avoir pas pu revoir Jeannette le rend triste.

–  Ces chocolats sont peut-être magiques ? Au point où j’en suis, tout est possible. Une drogue pourquoi pas, mais deux fois de suite c’est louche…

 

– Quand même, revoir Jeannette juste un moment, quel bonheur ce serait. La serrer dans mes bras et l’embrasser. Elle me manque tellement.

Alors il lui vint une idée.

– La bouteille de chocolat était la préférée de mes parents et je les ai vus après en avoir mangé une. Les mendiants que mes fils aimaient… je me suis retrouvé avec eux après en avoir croqué un…

– C’était le palet d’or que Jeannette adorait… Alors si j’en mange un…

Il saisit un palet d’or et le mordit à pleine dent. Quelle délicieuse sensation que cette crème au goût fort de bon cacao, croquant autour et tendre à l’intérieur…

– Mon chéri tu veux encore un palet d’or ?

Là, Jean-Paul faillit tomber à la renverse.
Jeannette à côté de lui, dans leur beau canapé de cuir comme il y a…au moins 20 ans.

Il se dit : ne perdons pas de temps, visiblement le charme ne dure pas longtemps.
Il prend la main de sa femme dans la sienne.

– Oui j’en veux bien encore un, ma chérie.

Tu as l’air bizarre ce soir mon Paulo (c’était son petit nom d’amour… que seule sa femme avait le droit d’utiliser), on dirait que tu viens de voir un fantôme…
Il faillit éclater de rire. Elle ne pouvait pas si bien dire.
Il regarde sa Jeannette et lui dit

-Tu sais ma Jeannette, je n’ai jamais aimé une autre femme que toi, tu es mon amour et pour l’éternité.

– Et bien mon chéri, on dirait bien que le champagne te réussit ce soir.

Elle se blottit dans ses bras et il l’embrassa tendrement.
Quand il ouvre les yeux, il se trouve à nouveau sur son fauteuil avec la boîte sur les genoux.
Il est heureux et triste à la fois, heureux d’avoir retrouvé sa Jeannette et triste de la perdre à nouveau.
Quelle nuit se dit Jean-Paul, nuit magique, nuit de Noël. Peut-être suis-je simplement en train de rêver.
C’est à ce moment qu’il aperçoit sous un des palets d’or un petit bout de carton qui dépasse. Il tire dessus et voit qu’il s’agit d’une petite carte de Noël. Il la retourne et découvre une écriture ancienne aux fines boucles élégantes. Visiblement le texte s’adresse à lui.

 

Mon cher Jean-Paul,

Tu te demandes qui t’a offert cette boîte de chocolat très spéciale ? Et bien c’est moi, le père Noël. Si, si ! Je sais que tu n’y crois plus depuis longtemps, mais c’est bien moi. Ce cadeau est pour toi qui est seul et triste en ce soir de Noël. Te connaissant tu vas te demander « pourquoi moi, qu’ai-je fait pour le mériter ? » Je vais te le dire : parce que tu as aimé toute ta vie sans jamais compter ni renoncer à aimer.

Je vais te donner un conseil, ne parle de cette boîte à personne de toute façon ils ne te croiront pas. Ce sera notre secret à tous les deux. Ho ! Ho ! Ho !

Joyeux Noël !

Jean-Paul ému, pose la carte sur la boîte. Sur SA boîte ! Tout à coup il se sent très fatigué, toutes ces émotions.

– Je vais aller me coucher et dès demain matin, je vais appeler mes fils et leur dire que je les aime et qu’ils me manquent.

– Je me demande bien ce qu’il va se passer quand je mangerai les autres chocolats…

– Quel Noël étrange et magnifique. C’est donc ça la magie de Noël ?

Il ouvre la fenêtre de sa chambre et, s’adressant au ciel, il crie :

– Merci pour le plus beau cadeau du monde père Noël !

Il ne faut jamais cesser de croire au père Noël. La vie est magique, tout peut arriver.

Des plates-bandes au barbecue, en passant par le chocolat, son plus grand bonheur est de pouvoir partager avec le plus grand nombre, les plaisirs simples de la bonne cuisine et la joie de vivre au grand air. Chef cuisinier d’expérience, Didier est aussi chroniqueur, journaliste et auteur de plusieurs livres. Suivez Didier sur son site dédié à l'hygiène et la salubrité alimentaire au Québec.

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